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PHILIPPE DU CREST

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Né en 1959 à Marseille. Vit et travaille à Marseille.

Photographe porté sur l’humain, je développe depuis 2008 des séries où les faces cachées prennent une place particulière.

Avec curiosité, je porte un regard bienveillant sur mes sujets, dans une tentative

de radiographie d’individus ou d’objets convoqués en tant que tel mais également dans une perspective de leur lien avec une communauté, une ville, ou bien identifiés par leur profession.

Mon questionnement porte sur ce qui constitue au sens large, un portrait.

Neverland

Le Lieu
L’homme et la Mer

On ne va pas à la plage.
On va à la mer.
C’est comme ça qu’on dit à Marseille. Cette idée que le paysage est mental explique peut-être cette expression qui salue le règne maritime.
Nous voici donc dans un non lieu. Celui des plages du Prado, une étendue arrachée à la mer, il y a 40 ans. L’opportunité de se débarrasser des millions de mètres cube de terre du chantier de construction du métro. Et de faire d’une pierre, deux coups : les habitants des quartiers Nord vont pouvoir s’offrir, chaque jour, quelques heures de vacances dans des quartiers Sud. Un dépaysement pour oublier la pauvreté. 

L’enquête
L’autre magie

Comment tout ça s’est-il décanté ?
La mer refuse d’être limpide. Elle offre des bains d’eaux turquoise et troubles car elle s’est longtemps battue contre la présence de cet aménagement qui a fini par faire figure de « station balnéaire ».
Elle s’étend sur 3,5 kilomètres de façade maritime, occupe 35 terrains de football et 3,5 millions de « visiteurs » par an. Ce grand « Nulle part», j’ai commen- cé à l’arpenter à l’été 2016. Je vois un lieu qui vit et qui a vieilli. Et, comme à chaque fois que je sens qu’il se passe quelque chose, je prends dans ma tête mes premières photographies. Car quelque chose ne colle pas. Les végétaux ne sont pas à la fête. Mais ils ont prospéré. Des gens résident, parfois presque à l’année, dans ces bosquets qui ont réussi leur maturité pour préserver le secret de leurs hôtes.
Je découvre, petit à petit, la trame de ce paysage qui trouve son équilibre et se construit avec ses propres caractéristiques. Je l’assimile à un vibrionnant musée d’art contemporain en plein air où il n’y a pas beaucoup de gardiens. Évidemment, il y va y avoir des merveilles... 

Le Travail
Un cadre splendide

À l’origine, les « Plage du Prado » se distinguent par la rareté d’un bâti plutôt spartiate et minimaliste. Cette mise en scène permet de souligner quantité de petites choses : le mobilier urbain est bien visible, un tas de pierre attire facilement le regard. Mais les gros objets monumentaux et éphémères y ont trouvé un formidable terrain de jeu. Je tourne beaucoup. La magie, c’est que n’importe quoi peut prendre un sens collectif. Ce lieu l’absorbe comme un buvard. Parce qu’on a la place de faire les choses et qu’il fonctionne – au sens propre - comme un parc attractions.
Alors, c’est maintenant impossible de faire un reportage qui n’épuisera jamais le sujet.
Il faut juste mettre cette énigme à nu, lui retirer toute ambiguïté pour révéler ce qui se cache en elle : de l’étrange, du fantastique au sens littéraire - à la limite du monstrueux comme de l’incongru - et puis tous ces aléas qui forgent son histoire face à la mer.
C’est une lumière dense, crue, gommant les effets et à la limite de la surexposition qui accompagne ce projet de révélation. 

La cella moderne

Tout homme se sert de ses mains. 

Au fil du temps, le travail de cet organe, si singulier, l’a d’abord dégagé du monde animal, puis libéré d’une antique servitude face à la nature. C’est l’“œuvre de main” qui a agrippé notre humanité. Elle porte un nom : la chirurgie*. Depuis le XIIe siècle, ce terme désigne spécifiquement le travail d'une main qui s'applique à guérir. La noblesse du but, la magie du geste. Voilà ce qui domine. 

A l’époque où la main de l’homme édifie des cathédrales, surgit Le Caravage. Une véhémence de clairs et d’obscurs. Le goût de la précision du trait, la concision de la scène.
Le tableau, comme la salle d’opération renferme cette même image saisie au vol. Il s’agit d’une scène dont la violence résonne jusque dans l’atmosphère du lieu qu’elle glace par sa seule force. 

 

“LA CELLA” 

Ce lieu est le sanctuaire de l’invisible, “La Cella”. L’événement qui se produit est aussi l’avènement d’un moment de prestidigitation. Suspendue dans le noir, la main du chirurgien – aussi habile que celle du peintre - opère une chair rouge sang, dont on ne sait si elle est en voie cadavérique ou dans l’ascension rédemptrice d’un fabuleux tour de passe-passe. 

“Nous sommes faits de la même étoffe que les rêves. La vie n’est qu’une ombre qui passe.
C’est un récit plein de fureur et de bruit. Viens chère nuit au front noir.” 

Le patient est à la merci de son chirurgien.
La confiance du premier naît de la promesse de l’art du second : ne pas prolonger l’attente d’une souffrance qui a faim, mais la diviser, selon les règles de l’art, à coup de scalpel.
Voici donc la scène de ce tableau secret où va se dérouler une étrange chorégraphie lente et millimétrée, sous le feu des scialytiques. La lumière vient du haut descendant verticalement sur le patient.
Que va-t-il donc se passer en réalité à partir de ce moment ? Cette question est mon point de départ. Un travail qui va se dérouler sur une période de 8 ans... 

* Du grec ancien kheiros (mains) et ergon (action, œuvre, travail), Keirourgia est transmis au latin sous la forme Chirurgia, puis Chirurgie en français. 

Philippe du Crest 

 

“La Cella”, ou la main invisible 

La salle des machines 

On n’est pas d’emblée dans le silence d’une église. Mais chacun commence à se préparer et à s’affairer dans son coin. On expurge le quotidien. Car on ne peut plus être ici comme ailleurs.
Un accident obéit toujours à une remarquable cohérence avec laquelle il va bien falloir se mesurer. Voilà le sujet intime de cette dramaturgie à huis clos : un ballet très bien réglé sous la direction du chirurgien pour synchroniser les actions méthodiques d’une dizaine de personnes présentes. Chacune adopte son personnage - son masque − et le fait sien, grandit sa voix et ses gestes. 

Horreur ou beauté, vie et mort tout peut maintenant arriver. Il va falloir trancher. 

Le patient a été lui aussi préparé. Il a disparu, recouvert par le drapé des champs. On va rester en relation avec lui par l’intermédiaire de machines et de tout ce qui est enregistré sur les scopes, c’est-à-dire la pression artérielle, la pression veineuse, la température, l‘oxygénation, etc.
Les fameux appareils “bip bip”, remplis de lucioles agitant en tous sens pics et courbes, presque liquides. Un rayon de lumière pareil à une coulée de résine remplit l’espace sonore et déclenche parfois des alarmes stridentes. 

 

Le photographe et le chirurgien : 

VOIR L’INVISIBLE 

Le chirurgien est le seul artisan qui ne peut pas toucher à ses outils. Beaucoup de temps s’écoule avant de pouvoir faire quelque chose seul, et ça arrive sur le tard. Il navigue aux instruments, pas à vue.
Un temps suspendu pour lui et son équipe qui ne sentent pas la faim, ni la fatigue. Patience, concentration, il ne faut pas que la mort s’invite à la table d’opération. On a le droit à une erreur, rarement deux, jamais trois. Il faut dominer l’émotion d’un geste beau et sûr. 

L’instant n’est pas toujours reconnaissable. Il y a toute la douleur qu’il y avait avant ; et maintenant tout l’espoir qu’il y aura après. On ne peut pas comprendre ce qui va se passer au moment crucial de cette suture. Mais on peut quand même essayer de le montrer.
Et, qui sait, on aura, peut-être, vu une Vierge pantelante et abandonnée revenir comme Lazare de l’ombre à la lumière exactement comme dans un tableau du Caravage. 

L’Homme se sert de ses mains pour vivre ses rêves. Celles qui sont remplies de notre humanité sont invisibles pour accomplir le miracle de sauver cette étoffe dont nous sommes faits, les rêves.